
Radiothérapie interne vectorisée : préparer son service sans attendre les normes
Faut-il attendre que les normes soient fixées pour préparer un service de radiothérapie interne vectorisée (RIV) ? En septembre 2025, le Dr Edouard Depardon, médecin nucléaire associé chez Nuclearis en Saône-et-Loire, se posait la question pour ses futurs bâtiments. Nous l’avons rappelé le 1er octobre 2026 : Nuclearis a choisi d’avancer, avec deux box TEP à double usage par bâtiment et un principe, rester modulable.
Il y a un an : la décision de la RIV sans mode d’emploi
En septembre 2025, en préparation de la table ronde du séminaire consacrée aux jeunes générations de médecins nucléaires, Edouard Depardon pilotait un projet de nouveaux bâtiments sur le site de Saint-Rémy. Une question l’occupait : prévoir, ou non, les locaux d’une activité de RIV.
Son groupe voulait y aller. Personne chez eux n’avait encore fait tourner de service de thérapie, et des murs s’engagent pour des décennies quand le cadre réglementaire de la RIV bouge encore. Il évoquait alors un modèle hybride, pour faire de la RIV à moindre coût sans bâtir un service complet.
Un an plus tard, cette piste a pris la forme de deux chantiers.

Deux box TEP prêts à passer en thérapie pour la RIV
Au Creusot, le nouveau bâtiment sera livré d’ici quelques semaines. À Saint-Rémy, la construction n’a pas encore commencé ; la livraison est prévue plutôt en 2028. Les deux projets partagent les mêmes contraintes, et une même réponse.
Dans chaque bâtiment, deux box TEP sont un peu plus plombées que les autres. Leurs WC sont pour l’instant reliés aux cuves de médecine nucléaire conventionnelle. Les réseaux vers les cuves de thérapie sont déjà prévus, en attente : le jour où la RIV démarre, il suffira de modifier la plomberie. Un WC de thérapie doit en effet avoir ses propres canalisations.
Tant qu’il n’y a pas de RIV, elles fonctionnent comme des box TEP diagnostiques classiques. Le jour où l’activité démarre, le service peut traiter 1 à 2 patients par jour, « ce qui est déjà pas mal pour démarrer ».
L’organisation suit la même logique. Les patients de RIV passeront par le même accueil que ceux du diagnostic, et les équipes, médecins compris, par le même vestiaire chaud-froid. Le labo chaud pourrait lui aussi être partagé ; un second reste envisagé selon ce qu’imposera la réglementation. « Le but, c’est de mutualiser l’accueil et de mutualiser aussi le vestiaire chaud-froid. »
Pourquoi ne pas construire tout de suite un service de RIV dédié ?
Trois inconnues pèsent sur la décision.
Le volume de patients. « Pour l’instant, il n’y a que la prostate. C’est difficile de se rendre compte du volume de patients qu’on aura et de la pérennité de cette activité. » Edouard Depardon pense qu’elle durera, « mais il y a toujours ce risque-là » : une seule indication fait reposer tout l’équilibre sur un seul traitement. À l’échelle nationale, les Assises de la médecine nucléaire tablaient en juillet sur 50 000 traitements par an à l’horizon 2030 pour le cancer de la prostate métastatique. À l’échelle d’un service, la projection reste délicate.
Le coût. Construire coûte très cher. Bâtir un service de thérapie complet pour, peut-être, un patient par jour au démarrage : « c’est un peu démesuré ».
La réglementation. Comment doit être construit un bâtiment de thérapie ? « Pour l’instant, ce n’est pas bien clair. » Être parmi les premiers à bâtir un service dédié expose à un risque : « que dans trois ans on nous dise : finalement, les normes ont changé, le bâtiment n’est plus vraiment aux normes ».
Derrière ces trois questions, il y a le financement. Un bâtiment de RIV se construit en empruntant, et « en toute logique, un bâtiment de thérapie doit pouvoir se financer avec son activité propre ». Et pour prévoir le business plan avec un banquier les réponses restent floues : le bâtiment sera-t-il adapté aux contraintes ? Combien de patients ? Combien de recettes pour le financer ? À chaque question, la réponse est souvent la même : « Pour le moment, on ne sait pas trop ».

Des extensions RIV déjà dessinées sur les plans
Mais la suite est prévue dès maintenant. « Les bâtiments ont été construits pour pouvoir adosser une extension RIV » : sur les plans des architectes, des zones hachurées portent la mention « extension RIV ».
Au Creusot, l’ancien bâtiment de diagnostic deviendra des bureaux administratifs, réhabilitables le moment venu ; l’espace pourrait aussi accueillir de nouvelles machines. À Saint-Rémy, une réserve foncière jouxte le bâtiment : un espace vert aujourd’hui, qui le restera si l’extension ne se fait jamais.
Même l’étage reste ouvert. Les machines de diagnostic sont au rez-de-chaussée, à cause de leur poids et des dalles ; la RIV, moins contrainte sur ce point, pourrait monter en étage. Reste la question des flux : en diagnostic, les patients entrent et sortent par l’accueil ; en RIV, faudra-t-il une sortie distincte ? « C’est une équation à pas mal d’inconnues. On va essayer de faire en sorte d’avoir un projet le plus modulable possible, pour avoir le moins de contraintes possible et répondre aux réglementations qui seront imposées. »
« On commence en tandem »
Toute la stratégie tient dans une image. « C’est un peu comme faire du parachute en tandem. On ne se jette pas tout seul : on commence en tandem, et quand il faudra se jeter dans le grand bain avec un service dédié, on aura déjà un peu de recul. »
L’objectif : commencer le plus vite possible en minimisant les incertitudes, « parce qu’on ne veut pas louper le coche ». Les box permettront d’éprouver les contraintes au quotidien et d’accumuler des données d’activité (patients, coûts, recettes) qui rendront un futur dossier bancaire plus solide. « On ne se lancera pas complètement dans le vide. »
Le cadre commence à s’écrire. Après les Assises de la médecine nucléaire, tenues au ministère le 2 juillet, l’ASNR et l’INCa ont annoncé la création d’un groupe national de suivi de la RIV, chargé notamment de partager les données et d’ajuster les textes et les organisations. Edouard Depardon espère que les autorités accompagneront une montée en charge progressive. Il pense aussi aux services déjà installés, qui ont refait leurs locaux il y a quelques années et manquent aujourd’hui de surface.
Selon lui, la façon de démarrer comptera pour toute la discipline. Un gros service de thérapie qui connaîtrait des débuts difficiles « va en freiner d’autres ». À l’inverse : « S’il y en a qui commencent petit à petit, qui voient que ça se passe bien et qui construisent ensuite un autre service, ça va faire effet boule de neige et ça va rassurer tout le monde. »

Le Creusot : de la scintigraphie aux équipements d’un CHU
Le service du Creusot a ouvert dans les années 90 et n’a fait que de la scintigraphie pendant près de trente ans. À partir de novembre, il fera de la TEP. « En l’espace de 2 à 3 ans, on passe d’un service qui n’avait pas changé pendant quasiment 30 ans à un service qui a, à peu de chose près, les mêmes équipements que dans un CHU. »
Pour les patients du bassin, c’est d’abord une question d’accès. Comme en radiothérapie, la RIV implique des venues répétées, et une séance retient le patient 6 à 7 heures dans le service. Plutôt qu’1h30 à 2 heures de route matin et soir, ils seront à un quart d’heure, vingt minutes. « Ça change quand même l’acceptabilité du traitement, le confort. »
Un nouveau rôle pour le médecin nucléaire
En libéral comme à l’hôpital, la médecine nucléaire a surtout fait du diagnostic ; la thérapie y était anecdotique. « Peut-être que dans les dizaines d’années à venir, on aura une spécialité qui fera autant de diagnostics que de thérapeutiques. Participer à ce potentiel changement, c’est ultra stimulant intellectuellement et humainement. »
En cancérologie, le médecin nucléaire pose le diagnostic sans participer activement au traitement. Avec la RIV, il en devient l’acteur, dans une activité plus pluridisciplinaire, aux côtés des oncologues. « On rajoute vraiment un pan à notre activité. » La relation avec le patient s’allonge, avec un suivi et un contact prolongés.
Le 13 novembre au séminaire esprimed
« La médecine nucléaire, moteur du parcours de soin » : la 4e édition du séminaire esprimed réunit les acteurs de la médecine nucléaire le vendredi 13 novembre 2026 à l’auditorium Workstation, à Courbevoie. La session 4 est consacrée à la création et au développement d’une activité de RIV, avec le Dr Léa Turpin (hôpital Foch) et le Pr Alban Bailliez (HumaniTEP), suivie d’une table ronde.
👉 Programme et inscriptions : https://esprimed.fr/2026/07/24/seminaire-esprimed-edition-2026-la-medecine-nucleaire-moteur-du-parcours-de-soin/

Sources
- Entretiens téléphoniques avec Edouard Depardon, 17 septembre 2025 et 1er octobre 2026
- Thema Radiologie, « La communauté de la médecine nucléaire en ordre de marche pour relever le défi de la RIV », 3 juillet 2026
- INCa, « Médecine nucléaire : l’ASNR et l’INCa créent un groupe national de suivi de la radiothérapie interne vectorisée »