Perspectives #7 : médecin un travail précaire ? Le Contrôle Qualité fait peau neuve, la RIV est-elle une bulle ?
Veille

Perspectives #7 : médecin un travail précaire ? Le Contrôle Qualité fait peau neuve, la RIV est-elle une bulle ?

Écrit par Jérémy Coulot le 5 novembre 2026

Le mot de Jérémy

Comme une impression de fébrilité en cette fin d’année marquée par une campagne présidentielle sous le signe de la violence et des drames ? C’est normal, nous en sommes tous là.

Et on attend toujours des propositions sur l’avenir du système de santé alors que 7 hôpitaux sur 10 restent en déficit, et que leurs délais de paiement s’envolent (71 jours en moyenne) – incitant DGOS et DGFIP à publier une instruction dédiée alors que ces délais fragilisent tout l’écosystème de la santé. Pendant ce temps, les discussions relatives au PLFSS 2027 patinent et laissent tout le monde dans l’expectative avant son retour au Sénat le 9 novembre.

Assurer une prise en charge sur tout le territoire, permettre l’accès aux innovations thérapeutiques, assurer l’attractivité des métiers de la santé, les défis ne manquent pas. Quant à moi je vous propose de garder la tête hors de l’eau avec une sélection de sujets qui ont attiré mon attention en ce mois d’octobre !

Jeremy Coulot


L’analyse

Décryptage d’une actualité

La « plateformisation » de la médecine est-elle définitivement en marche ?

La notion de plateformisation est entrée dans le débat public français en 2015, après l’arrivée en France de Uber et les protestations des taxis. Ce terme désigne le basculement d’un secteur vers un modèle où un acteur numérique ne produit plus lui-même le bien ou le service, mais se place en intermédiaire entre offre et demande via une plateforme web.

Dans la santé, l’exemple type de la plateformisation est évidemment Doctolib, fondé en 2013, et qui dispose, aujourd’hui, d’une forme de monopole sur un véritable trésor : nos données de santé. Ce qui n’est pas sans poser de sérieuses questions de souveraineté alors que les données sont hébergées sur AWS notamment.

Mais la « désintermédiation » ou « réintermédiation » a d’autres conséquences, comme le souligne un article du Monde daté du 19 octobre 2026 intitulé « Le modèle des plateformes de télémédecine et « les dérives de certaines entreprises financiarisées » remis en cause » (lien payant). Que nous dit cet article ?

Alors que plus de 15 millions de téléconsultations ont été facturées en 2025, dont 7 millions via les plateformes, leurs modèles économiques restent fragiles : à ce jour aucune n’est rentable (en dehors de Medadom).

(image d’illustration pexel)

(image d’illustration pexel)

Alors pour trouver le chemin de la rentabilité, c’est facile : on fait fonctionner le tableur Excel et Ô miracle, voici la solution : il suffit de réduire la rémunération des médecins tout en proposant des services « premium » en faisant payer des frais « coupe-file ».

C’est en particulier ce qu’a fait Qare en réduisant de 14,67 à 10 € la rémunération de ses médecins en mai, et tenté de mettre en place des frais coupe-file (comme chez Kry, Tessan, et médecindirect), frais rapidement interdits au 1er octobre.

Comme le résume MG France, le prix de la consultation étant fixé, il n’existe que deux solutions pour faire une marge : réduire la qualité et/ou la durée de la consultation, et facturer des frais annexes.

Alors, médecin, un travail précaire ? Nous n’y sommes pas encore, en partie car la médecine étant très régulée dans notre pays, certaines dérives comme celles constatées au Royaume-Uni où la pression à la productivité impose aux médecins de réaliser 15 consultations par heure grâce à l’IA ne sont, pour le moment, pas possibles.

La téléimagerie, pour le moment, semble elle aussi plutôt épargnée même si (on l’avait évoqué lors du 3e séminaire ESPRIMED en 2025) le maintien de contraintes de qualité est essentiel, en particulier dans les domaines très spécialisés comme l’oncologie.

Quels garde-fous pour faire en sorte que la télémédecine profite à la population ET aux médecins ? La solution est-elle plus de libéralisation ou… plus de régulation ? Quels critères de qualité doivent être retenus ? Des sujets particulièrement complexes et qu’on aimerait voir traiter de manière proactive dans le débat public.

Et vous, quel est votre avis ? N’hésitez pas à m’en faire part !


Retour d’expérience

Cas pratique, situation terrain

Scanners : nouvelle décision ANSM sur le contrôle qualité

Certes, voilà un sujet bien aride – mais qui pourtant aura des conséquences concrètes sur l’organisation des services !

À partir du 19 juin 2027, le contrôle qualité (CQ) de tous les scanners (TDM) sera régi par une seule décision : la décision ANSM du 18/12/2025.

En bref : le contrôle qualité interne devient trimestriel et se concentre sur la qualité image.

Il s’appuiera sur les protocoles cliniques les plus utilisés du service (plutôt que des protocoles dédiés) et intègrera de nouveaux indicateurs, dont le spectre de puissance du bruit (NPS) et le mode spectral. La traçabilité est renforcée avec un registre qui sera audité chaque année.

Pour la médecine nucléaire, les scanners des TEP-TDM et TEMP-TDM seront pour la première fois soumis à un contrôle externe annuel par un organisme accrédité.

Pour aller plus loin que ce résumé et comprendre tout ce qui change, Fanny Maniora et Axel Dupont vous ont préparé une synthèse qui détaille tests, critères et calendrier de transition dans l’article complet.


Perspective du mois

Vision prospective & enjeu émergent

Investissements dans la RIV : il va falloir tenir les promesses !

L’EANM s’est déroulé ce mois-ci à Vienne (spoiler : je n’y étais pas) et cette année encore, la RIV a fait la une. La multiplication des annonces autour des essais cliniques et de leurs résultats (y compris plus récemment à l’ESMO) s’accompagne d’un volume d’investissements toujours très significatif dans la RLT (radioligand therapy).

De combien parle-t-on ? J’ai fait une petite recherche pour vous : dans les derniers 6 mois, la radiothérapie interne vectorisée dans le monde c’est :

  • 11 milliards de dollars en fusion/acquisition (dont 8 milliards dans l’opération Curium/Lantheus)
  • 2,53 milliards de dollars de levée de fonds (record de 2025 battu) au total
  • et une levée record de 315 millions sur le plomb-212 (AdvanCell)

Ces sommes considérables financent les capacités de production, les réseaux commerciaux, et les essais cliniques – dans un contexte où les acteurs cherchent à maîtriser toute la chaîne, de la production à la commercialisation.

Pour vous faire une idée complète, je vous ai consolidé une analyse complète téléchargeable ci-dessous.

Sauf erreur de ma part (si quelqu’un a des arguments contre, svp envoyez-les-moi), ce volume d’investissement est assez inédit en médecine nucléaire. J’y vois une tendance de fond : la MN devient un acteur de plus en plus central dans la prise en charge oncologique (on en discute bientôt ici) : c’est une bonne nouvelle pour tous les amoureux de cette discipline.

Pour autant, cela met une sacrée pression : il va falloir que les promesses soient tenues ! C’est vrai pour les essais cliniques d’abord : la RIV étant perçue (à tort ou à raison) comme une modalité thérapeutique « complexe », l’hypothèse d’un traitement concurrent aussi efficace mais plus facile à délivrer fait peser un risque sur tous les traitements utilisant des radionucléides. C’est aussi vrai sur l’enjeu capacitaire (et le risque est plus immédiatement perceptible) : il faut pouvoir traiter les patients ! Et on sait que l’ouverture de nouvelles places, de nouveaux centres RIV, la création de filières de soin, cela prend du temps et nécessite des ressources, notamment humaines (c’est l’objet de la proposition de loi votée au Sénat que vous avez probablement vu passer).

Beaucoup de questions se posent donc : le temps nécessaire à la montée en charge est-il compatible avec les stratégies d’investissement et les attentes de ROI ? Le système de soin est-il capable d’absorber la charge financière associée ? La RIV / RLT est-elle une bulle ?

Je n’ai pas la réponse, mais on pourra en discuter le 13 novembre pour celles et ceux qui feront le déplacement ; pour les autres, n’hésitez pas à me faire part de vos avis !


Sur ma table

Ressources, lectures, découvertes

Quand on veut on peut !

Non ce n’est pas un verbatim d’Édouard Geffray, mais cela pourrait être le titre alternatif d’une série d’articles publiés dans Le Monde qui s’intitule « On avance », à la rencontre de personnes qui agissent collectivement pour le climat et la biodiversité.

L’ensemble de la série est intéressante, mais l’expérience du CHU de Strasbourg a attiré mon attention (lien payant).

Ce qui m’a marqué :

  • C’est notamment la dissonance cognitive entre les comportements personnels et professionnels qui a poussé les soignants à modifier leurs pratiques (« Pendant une opération de deux heures au bloc opératoire, les déchets rejetés équivalent à ceux d’une famille de quatre personnes pendant une semaine. »)
  • C’est en se donnant des objectifs raisonnables qu’on avance… car changer les habitudes c’est dur ! En l’occurrence, deux objectifs par an suffisent à mobiliser les énergies (avec des résultats concrets : 1 889 kilos de plastique recyclés depuis 2022, une tonne et demie d’inox revalorisés depuis 2020)
  • Le recyclage n’est que la partie émergée de l’iceberg : en effet, les deux plus gros postes d’émissions du secteur de la santé sont les médicaments (29 %) et les dispositifs médicaux (21 %)

Alors, oui, quand on veut on peut : mais aujourd’hui, il faut vouloir très fort !

En effet, comme le dit l’article « s’il n’y a pas eu de frein de la part de la direction, elle n’a pas non plus mis d’aide en place ou un budget alloué ». Tout repose donc… sur la bonne volonté et le bénévolat (appelons les choses par leur nom). Pourtant, depuis 2018, l’ensemble des actions mises en place au sein du bloc opératoire ont permis d’économiser plus de 106 000 euros… Tout le monde a donc intérêt à multiplier et soutenir ces initiatives – qui permettent de décarboner les soins, faire des économies, et réconcilier les professionnels de santé avec leur vocation – prendre soin des patients, dans toutes les dimensions du terme.

Le sujet vous intéresse ? C’est l’occasion de vous plonger dans les travaux du Shift Project : « Pour un système de santé décarboné : mieux compter, mieux prévenir, mieux soigner » : une mine d’info pour passer à l’action !